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DANSE ET PSYCHANALYSE/MARC ANTOINE BOURDEU

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Pourquoi les propos du Pape peuvent être dangereusement homophobes et interrogent notre pratique de clinicien

Publié par MARC ANTOINE BOURDEU sur 18 Septembre 2018, 14:58pm

 

Comment d’un point de vue de clinicien à l’écoute de patients notamment LGBT entendre la réponse du Pape François à un journaliste sur l’homosexualité d’un enfant dans une famille et son orientation vers un psychiatre lors de la conférence de presse donnée dans son avion de retour d’Irlande. 
Comment tirer des pistes de réflexions pour le champs psy confronté aux questions LGBT

 

27 août 2018 – Marc Antoine Bourdeu
 

 

 

Le contexte politique de l’Eglise Catholique.

Cette question posée par le journaliste dans l’avion de retour du Pape s’inscrit dans un moment politique pour le Pape où l’Eglise Catholique est très attaquée sur son silence face aux actes de pédophilie constatés, avérés et judiciarisés de son clergé sur les enfants.

Le pape lui-même est attaqué à la fois sur sa droite (un cardinal américain proche de Benoit XVI l’accuse d’être soumis aux lobbys homosexuels du Vatican) et sur sa gauche (un prêtre français demande au Cardinal Barbarin de Lyon de démissionner pour son silence sur les affaires de pédophilie dans son diocèse et demande également au pape François de démissionner).
Le pape rentre de son voyage en Irlande pays historiquement profondément catholique qui vient de légaliser l’avortement que l’Eglise Catholique condamne, après un référendum historique fin mai 2018 et qui a autorisé le mariage pour les personnes homosexuelles en 2015 ainsi que la Gender Recognition Bill permettant aux personnes trans de faire modifier leur état civil sans autorisation médicale et psychiatrique ni chirurgie de réattribution sexuelle et stérilisation.
Ainsi l’Eglise Catholique a perdu beaucoup de son pouvoir de pression politique sur ce pays. Dans ce contexte les propos du Pape sont empreints d’ambiguïté, veut il chercher du soutien sur sa droite en parlant de psychiatrisation des enfants homosexuels ? veut il chercher à faire oublier les procès en pédophilie de l’Eglise en stigmatisant les enfants homosexuels et en détournant l’attention ?
Par ailleurs est-il intéressant de noter que dans ce contexte de procès en pédophilie de membres de l’Eglise Catholique la question de l’homosexualité vient à être posée ? Il y aurait-il un souhait de lier les deux questions ?
La position de l’Eglise Catholique sur l’homosexualité.
La position de l’Eglise Catholique est la même depuis longtemps et n’a pas variée :
le Catéchisme de l’Église catholique (CEC) n’a pas changé sur cette question depuis sa publication, en 1990 et pas rechangée en 2005 lors d’une révision. 
On peut toujours lire que « les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés » (art. 2357) et que « les personnes homosexuelles sont appelées à la chasteté » (art. 2359).
Un pape plus « ouvert » aux personnes homosexuelles ?
On a souvent dit que le Pape François avait une position plus ouverte que ces prédécesseurs à l’égard des personnes LGBT, en fait sa position est ambiguë et parfois contradictoire
D’abord son fameux "Qui suis-je pour juger?"
Fin juillet 2013, le pape François revient de son premier déplacement à l'étranger depuis son arrivée à Saint-Pierre, quatre mois plus tôt. Dans l'avion qui le ramène des Journées mondiales de la jeunesse(JMJ), qui se tenaient cette année-là à Rio de Janeiro, le nouveau souverain pontife lance à propos de l'homosexualité une formule qui restera, et témoignera d'un certain progressisme sur ce sujet :


"Les homosexuels ne doivent pas être marginalisés à cause de leur orientation sexuelle, mais être intégrés dans la société. Le problème n'est pas d'avoir cette tendance, c'est de faire du lobbying. C'est le problème le plus grave selon moi. Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ?", avait ainsi lancé le pape.
Trois ans plus tard, en juin 2016, le pape François réutilise cette formule de tolérance, toujours au cours d'une conférence de presse tenue à bord de l'avion papal, cette fois-ci de retour d'un déplacement en Arménie.


Alors qu'une tuerie de masse a été commise deux semaines plus tôt dans un club gay d'Orlando, en Floride, le pape soutient que le catéchisme de l'Eglise catholique enseigne la non-discrimination et le respect des homosexuels. "Une personne qui vit cette condition, qui a une bonne volonté, qui cherche Dieu, qui sommes-nous pour la juger", interroge-t-il une nouvelle fois. 
Pourtant, malgré cette ouverture affichée, le pape a tenu à d'autres occasions des propos contradictoires, ou adopté des positions ambivalentes. 
Ainsi, le 25 septembre 2015, à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, à New York, il faisait dans son discours une allusion à peine dissimulée au mariage homosexuel, dénonçant une "colonisation idéologique à travers l’imposition de modèles et de styles de vie anormaux".


En 2015 toujours, le pape avait d'ailleurs bloqué la nomination par François Hollande d'un ambassadeur de France notoirement homosexuel au Vatican.
Aujourd’hui encore les propos tenus dans l’avion de retour d’Irlande sont ambivalents : 
Ils expriment d’abord une bienveillance à l’égard des personnes homosexuelles : François invite d'abord les parents à « prier, ne pas condamner, dialoguer, comprendre, donner une place au fils ou à la fille pour qu'il s'exprime » ; « Ignorer son fils ou sa fille qui a des tendances homosexuelles est un défaut de paternité ou de maternité » ; on ne peut qu’être d’accord avec cela.


Puis « C’est une chose quand cela se manifeste dans l’enfance, il y a beaucoup de choses à faire par la psychiatrie, pour voir comment sont les choses » : 
Deux interprétations sont possibles l’une favorable à la bienveillance du pape, pour lui l’enfant homosexuel exprime une souffrance et les parents doivent consulter pour que celle-ci soit entendue par un professionnel psy. François parle de la psychiatrie donc un psychiatre. François est argentin, pays où la psychanalyse est très ancrée et fait partie du quotidien des gens. Il a lui-même consulter un psychanalyste plus jeune sans doute un psychiatre psychanalyste. En Argentine, la séparation entre la psychiatrie et la psychanalyse s’est effectuée à partir de l’arrivée des premiers psychanalystes lacaniens formés à Paris.
La deuxième interprétation, celle retenue dans les réactions des associations LGBT, est que le signifiant « psychiatrie » employé renvoie au lien entre maladie mentale et homosexualité alors même qu’en 1973 aux Etats Unis, l’Américain psychiatrie association sous la pression des mouvements gays décida de rayer l’homosexualité des maladies mentales du DSM.

 
Faut-il rappeler qu’en 1903 Freud répond au journal le Zeit qui lui demande son avis au moment où un personnage important de la vie économique et sociale de Vienne est traduit en justice pour homosexualité :


« L’homosexuel ne relève pas du tribunal et j’ai la ferme conviction que les homosexuels ne doivent pas être traité comme des gens malades car une orientation sexuelle n’est pas une maladie. Cela ne nous obligerait il pas alors à considérer comme malades de grands penseurs et savants que nous admirons précisément pour leur santé mentale »


Pour la France il faudra attendre 1993 quand l’OMS ne considère plus l’homosexualité comme une maladie mentale.
 En France sur la question de l’homosexualité il faut rappeler des dates importantes :
1791 l’Assemblée Constituante abolit le crime de sodomie punit de mort ;
1982 François Mitterand par la voie de Robert Badinter abaisse la majorité sexuelle à 15 ans entre personnes de même sexe pour une égalité avec la majorité sexuelle pour les personnes hétérosexuelles ;
1993 L’OMS ne considère plus l’homosexualité comme une maladie.
1999 sur la pression des associations de lutte contre le sida notamment AIDES le gouvernement de Lionel Jospin fait voter l’établissement du Pacte Civil de Solidarité.
2013 François Hollande fait voter au parlement par la voie de Christiane Taubira le loi qui ouvre le mariage au couples de même sexe.


Fondamentalement le problème n’est pas de savoir ce que François pense personnellement de l’homosexualité mais celui de la position qu’il occupe en prenant la parole sur le sujet, c’est-à-dire de la position d’autorité morale internationalement reconnu et écouté qu’est le pape.
Des conséquences politiques des propos du Pape à l’égard des personnes LGBT+
Quelque soit l’interprétation que l’on veut donner aux propos du Pape, l’impact de ceux-ci vont avoir des effets importants au regard des communautés LGBT+.
En effet la France et l’Europe font face à une vague d’homophobie très importante malgré des avancées sociales indéniables pour les personnes LGBT+. 
Nul ne peut oublier les propos d’une rare violence homophobe entendus à l’occasion de la loi pour le mariage pour tous, véhiculés par la Manif pour tous et repris par l’extrême droite française, Sens Commun.
Nul n’ignore les actes homophobes quotidiens et répétitifs en France où des personnes homo, bi, trans, se font agresser et tuer comme ce fut le cas le 17 août dernier au Bois de Boulogne pour Vanessa Campos, travailleuse du sexe transgenre. Pour en être convaincu, il suffit de se reporter au rapport annuel de l’association SOS Homophobie.

 
Les propos du pape faisant référence à la psychiatrie et donc insidieusement à la maladie mentale vont venir justifier des propos homophobes dans les rangs de la droite extrême catholique et même dans le grand public où l’on risque d’entendre chanter les mêmes vieilles antiennes : 
homosexualité = maladie.


A un moment où le débat en France va s’ouvrir sur l’autorisation de la PMA aux couples de femmes homosexuelles, le risque politique de dérapage est grave.
Des conséquences cliniques aux propos du pape
En tant que cliniciennes et cliniciens à l’écoute de patients LGBT+, nous sommes inquiètes et inquiets des répercussions que peuvent avoir les propos du pape.
En France, les collégiens et lycéens homosexuels subissent actuellement fréquemment des brimades, des quolibets quand ce ne sont pas des agressions physiques du fait de leur différence, ces propos du pape risquent de venir légitimer ces actes homophobes, c’est la voie ouverte à la discrimination et à l’exclusion. 


Aujourd’hui nous apprenons qu’un garçon de 9 ans aux Etats Unis vient de se suicider parce que harcelé par ses camarades en raison de son orientation sexuelle. Que faut-il de plus encore ?
Ce sont les mêmes groupes souvent de garçons qui insultent leurs camarades différentes et différents et qui ont également des attitudes violentes et insultantes envers les filles. D’ailleurs, Marlene Schiappa, la secrétaire d'Etat chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes ne s’y est pas trompée en dénonçant les paroles du pape. 
Les combats contre l’homophobie, pour l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, contre la misogynie sont les mêmes,  car nous savons bien nous autres cliniciennes et cliniciens que ce qui s’exprime dans toute cette haine, c’est le refus du féminin.


Nous savons les ravages que cela peut faire plus tard dans les psychés d’adultes que seront devenus ces collégiens et lycéens et que nous écoutons dans nos cabinets. Ces patientes et patients expriment souvent ce que nous appelons une homophobie intériorisée, c’est-à-dire, qu’ils intériorisent les propos désobligeants entendus quand ils étaient enfants et les reprennent à leur compte, exprimant ainsi une très mauvaise image et estime de soi, causes de beaucoup de troubles anxiodépressifs.
Faut-il rappeler la prévalence du taux de tentatives de suicide chez les jeunes homosexuelles et homosexuels ? En 2013 selon un rapport de l’association le Refuge transmis au sénat c’est 30% de plus que pour les jeunes hétérosexuels.


En tant que clinicien, psychanalyste, travaillant notamment avec les enfants, les propos du pape doivent être questionnés : 
En effet un enfant doit-il consulter un professionnel parce qu’il est homosexuel ? 
Tout d’abord qui le dit homosexuel lui ? ses parents ? l’entourage ? A qui cela pose problème ? 
Ne fallait -il pas plutôt conseiller aux parents de consulter si l’homosexualité de leur enfant les questionne eux ?

 
Si l’enfant exprime des difficultés, une souffrance, des symptômes invalidants par rapport à son vécu, son désir alors oui, il faut lui proposer de pouvoir parler à un professionnel. La psychanalyse doit favoriser la liberté et pas l’adaptation à un surmoi social.
Mais comme disait Françoise Dolto souvent ce sont les enfants qui amènent leurs parents en 
analyse ...car parfois ce sont eux qui ont des difficultés et pas leurs enfants.
Enfin, il faut penser aux nombreux homosexuels chrétiens déchirés avec des propos comme ceux-là entre leur désir et leur foi. 
Nous les entendons dans nos cabinets exprimer les peurs de trahir leur foi et même de transgresser des interdits formulés par l’Eglise Catholique. 
Que reste-t-il à ces sujets chrétiens ? 
S’engager dans des thérapies de conversion ? Il faut rappeler qu’elles font appel à l’injection massive de testostérone ou l’application de séances d’électrochocs suscitant l’aversion d’actes homosexuels, elles sont interdites aux Etats Unis (dans certains Etats) au Royaume Uni et à Malte. Le Parlement Européen s’est prononcé contre les thérapies de conversion en 2015. En France elles ne sont pas interdites mais leur pratique peut tomber sous le coup de la loi pénale pour exercice illégal de la médecine.


J’ai envie de rappeler qu’en 1935 – Freud répond à la lettre d’une mère américaine


« Je crois comprendre d’après votre lettre que votre fils est homosexuel. J’ai été frappé que vous ne mentionnez pas ce terme dans votre lettre et dans les faits que vous relatez. Puis je vous demandez pourquoi vous évitez cela ? L’homosexualité n’est pas un avantage mais il n’y a là rien que l’on doit avoir honte, ce n’est ni un vice, ni un avilissement, ni une maladie ; nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle …Plusieurs individus hautement respectables, artistes ou savants ont été homosexuels (Michel Ange, Leonard de Vinci, Platon…). C’est une grande injustice de persécuter l’homosexualité comme un crime et c’est aussi une grande cruauté.
En me demandant s’il m’est possible de vous venir en aide, vous voulez sans doute me demander si je puis supprimer l’homosexualité et faire qu’une hétérosexualité la remplace. La réponse est que nous ne pouvons promettre d’y arriver. Le résultat du traitement reste imprévisible. Ce que la psychanalyse peut faire pour votre fils se situe à un niveau diffèrent. Si il est malheureux, névrosé, déchiré par des conflits, inhibé dans la vie sociale alors la psychanalyse peut l’aider…. »


A ceux qui disent et notamment les religieux que l’homosexualité est contre-nature il nous faut répondre qu’elle est naturelle puisqu’elle existe dans la nature. 
Rappelons que sous d’autres cieux dans d’autres époques l’homosexualité fut valorisé comme en Grèce, à Rome, chez les Indiens d’Amérique….
En France il semble qu’il n’y ait pas de thérapies de conversion telles cependant il existe des groupes religieux qui propose des sessions d’accompagnement des personnes homosexuelles. Ces sessions imposent, y compris sous le couvert d’un discours bienveillant et ouvert, la continence et la chasteté comme unique état de vie fidèle à l’Evangile à la grande diversité des personnes, elles sont susceptible d’engendrer de profondes souffrances psychologiques, un isolement, des pratiques sexuelles à risque, voire un rejet de soi qui peut conduire à des tentatives de suicide.

C’est-à-dire l’objectif de ces sessions est de promouvoir la chasteté des homosexuels. Sur l’autel du désir, alors la messe est dite.

 Il ne s’agit en aucun cas de psychothérapie, il s’agit surtout d’une approche moralisatrice pratiquant du dressage mais pas une thérapie ou une analyse qui demande neutralité et bienveillance sans jugement et sans influence afin d’écouter le désir des patientes et des patients. 
En France, donc un besoin de formation des psys aux questions LGBT, de genre, d’identité est nécessaire.


Psygay est née en 1996. Il s’agit d’un groupe de psychiatres, psychologues, psychothérapeutes et psychanalystes qui observant les difficultés rencontrées par la communauté homosexuelle lorsque elle désirait ou avait besoin de consulter des professionnels face aux interrogations liées aux orientations et identités sexuelles a décidé de se constituer en association pour proposer des réponses de soin et d’écoute permettant le respect des orientations sexuelles.


Elle est ouverte à tous et toutes les professionnelles qui souhaitent partager ce questionnement ou approfondir sur ces sujets leurs recherches personnelles.

Elle est un lieu de recherche théorique et clinique sur ces questions et un espace d’échanges entre professionnels qui viennent d’orientation psy différentes. Ces professionnels ont une clinique notamment avec des patientes et des patients LGBT.  


Ces patients en amenant leurs questions quotidiennes dans les ordres de la sexualité, de l’amour, du travail, de la parentalité, du désir d’enfant, de leur désir mettent également leurs psys au travail sur toutes ces questions relançant le propre travail personnel de ces professionnels.
Les psys de Psygay se forment aux questions contemporaines LGBT par des formations que proposent l’association par exemple sur la sexualité féminine ou sur la transidentité.
Nous constatons que le monde psy n’est pas forcément formé sur toutes ces nouvelles questions. 

Toute cette formation est nécessaire et indispensable mais elle ne remplacera pas le travail personnel permanent que chaque psy à a faire sur lui pour questionner ces sujets, l’homosexualité, la transidentité, le masculin, le féminin. C’est ce travail personnel qui permettra au psychiatre, psychologue, psychothérapeute de rester à l’écoute de ses patients sur toutes ces questions.

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