Ballroom, Danser pour exister, la série sur la famille REVLON du Voguing
avec @ViniiRevlon

Texte réécrit d’une intervention à la journée d’Espace analytique
« Repenser la psychanalyse »,
à Paris, le 16 mars 2024.
Publié dans 132 • Figures de la psychanalyse 47 •ERES
Lacan invitait l’analyste à
« Rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque »1
1. J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage » (1956), dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 321.
Freud a situé la famille comme le théâtre inconscient des désirs à partir de l’histoire d’Œdipe qui tue son père et épouse sa mère. À partir de ce mythe, il met à jour la loi de l’interdit de l’inceste venant faire limite aux désirs inconscients des parents et des enfants et permettant à ces derniers de se tourner vers l’extérieur familial et d’aller à l’étranger.
Plus près de nous, Lacan a traité de la famille comme d’un espace où le sujet est introduit à un ordre symbolique régi par le langage.
Dans la « Note sur l’enfant », adressée à Jenny Aubry, Lacan, utilise les termes suivants : « famille conjugale », « structure familiale », « couple familial », pour nous rappeler que l’enfant né, avant tout rapport sexuel, dans le désir du couple parental, bien avant sa conception même. Dans cette fameuse Note, Lacan nous invite à réfléchir le père et la mère, comme des fonctions, sans préjuger du sexe biologique ni du contexte familial(2).
La famille dont nous allons traiter est ici celle du Voguing, ce mouvement chorégraphique né dans les années 1970, dans des clubs fréquentés par des gays latinos et afro-américains, essentiellement à Harlem à New York. On peut en rattacher les sources à l’essor du mouvement culturel, artistique et intellec- tuel afro-américain, The Harlem Renaissance, dans les années 1920 et 1930, qui a fortement soutenu l’existence et la vitalité des communautés homosexuelles, drags et trans de Harlem. Ce sont ces foules de jeunes personnes marginalisées, noires, latinos, homosexuelles, qui composent ce mouvement chorégraphique appartenant aujourd’hui à la culture populaire. Le Voguing s’inspire des poses de mannequins dans les magazines de mode comme Vogue, dont elle a tiré son nom. C’est devenu une danse originale mêlant gestuelle stylisée et performance dramatique. Cette danse qui porte des revendications politiques a été créée en réaction aux racismes, à l’homophobie et à la transphobie.
Le Voguing appartient à la catégorie des danses urbaines où expériences individuelles et collectives se mêlent, souvent sous forme de compétitions ou de « battles ». Les danseurs se regroupent en équipes et s’affrontent en choré- graphies lors de Balls. Le Voguing a acquis aujourd’hui une visibilité importante apportée par les clips de Madonna, le documentaire Paris is Burning, et, plus proches de nous, des séries télévisées comme Pose, et l’opéra Les Indes Galantes chorégraphié par Bintou Dembélé à l’Opéra Bastille.
La House : un modèle original de famille de substitution
Le mouvement Voguing est structuré autour d’un élément central : la « House » qui représente une nouvelle famille pour les jeunes danseurs dans laquelle ils se rassemblent. C’est la création de cette structure « familiale » qui fait la spécificité de ce mouvement chorégraphique et que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en danse. Prenant exemple sur la cellule familiale traditionnelle, ces « Houses » sont dotées à leurs têtes de « pères » et « mères », « fathers » et « mothers », mais en troublant les identités genrées, puisque ces fonctions peuvent être tenues par des hommes, des femmes, des Drag Queens, des Drags Kings, des hommes ou des femmes trans, etc. Ils sont désignés en fonction de leurs expériences, de leur reconnaissance par la communauté du Voguing et par les distinctions qu’ils ont obtenues : ils sont Star, Statement, Legend, Icon. Ce sont des signifiants qui vont permettre un « transfert de travail ».
Les « mères et les pères » ont la responsabilité des « kids de la house ». Ils enseignent et transmettent les mouvements de danse, dirigent les entraînements pour les compétitions, recrutent les nouveaux membres, enseignent les règles, l’histoire et l’éthique du Voguing. Ces parents jouissent d’un grand prestige auprès des membres de la famille, ce qui leur donne beaucoup d’ascendant et une légitimité naturelle pour diriger la maison. Ils exercent un rôle de leader au sens où Freud l’expose dans son ouvrage Massenpsychologie und Ich-Analyse publié en 1921, traduit en français par Psychologie des masses et analyse du moi. Ils repré- sentent une figure d’autorité faisant l’objet d’une idéalisation qui va renforcer la cohésion du groupe. Ils sont un modèle d’inspiration artistique et motivent les jeunes à se dépasser. Freud nous explique, dans cet ouvrage, que les membres d’un groupe partagent un sentiment d’identification mutuelle au travers de l’admiration portée au leader.
Dans les années 1980, aux États-Unis, intégrer une house signifiait vivre en communauté au sein d’une maison ou d’un appartement. Chantal Régnault, photographe française installée à New York dans ces années-là a fait des portraits de Vogueurs et a rencontré les Houses. Son travail a fait l’objet d’une publication : Voguing and the house ballroom scene of New York City :
« Dans ces houses, il y avait un vrai rôle de famille alternative puisque nulle part ailleurs ils ne pouvaient exister. Beaucoup de jeunes souvent gays avaient été virés de leurs familles biologiques. La house était un espace familial avec une personne plus âgée avec de l’expérience, la Mother ou le Father. Les “maisons” étaient de véritables familles alternatives, et les “mères” qui s’occupaient d’eux étaient réellement impressionnantes. Tout le monde les respectait. Moi-même, au début, j’avais un peu peur d’elles (3)... »
« Elles accueillaient ces jeunes homosexuels noirs et latinos rejetés par leurs familles biologiques, victimes d’abus, vivant à la rue, pris dans la toxicomanie et la prostitution, confrontés à la discrimination sociale et raciale et à la misère économique (4). »
La House : Une famille pour se reconstruire
Cette reprise d’une forme de structure familiale traditionnelle peut interroger, car il s’agit le plus souvent de jeunes gens en rupture avec leurs familles d’origine. Pourquoi rechercher d’autres parents, alors que les siens sont vécus comme reje- tants, insatisfaisants, insuffisants, violents et abusifs, etc. ? En fait, la « House »dans le Voguing peut être vue comme une réinterprétation de la structure fami- liale et sociale. Ces familles sont une proposition sociale alternative au modèle de la famille conjugale. Elles vont permettre de constituer un espace singulier de création artistique dans lequel une expression des blessures de son histoire va pouvoir se réécrire au travers de la danse. C’est la production d’un geste artistique dansé, élaboré dans une communauté, regardé et entendu par d’autres, qui va pouvoir servir d’appui – même si celui-ci est insuffisant, incomplet ou temporaire – au sujet, pour se soutenir de lui-même.
Les histoires de vie de ces danseurs sont souvent douloureuses et trauma- tiques, notamment dans leurs enfances et leurs adolescences et plus tard du fait de violences sociétales racistes et/ou homophobes. Chez les adolescents, le taux de suicide est très important chez les jeunes homosexuels ou bisexuels par rapport aux jeunes hétérosexuels, bien souvent à cause d’un harcèlement scolaire du fait d’une orientation homosexuelle.
Ce taux de prévalence du suicide est encore plus élevé chez les jeunes gens qui se disent « trans (5)».
Par la danse, les Vogueurs viennent mettre en mouvement la question de comment pouvoir continuer à vivre. C’est leur inscription et leur engagement dans le collectif « familial » de la House qui va permettre cette élaboration.
La psychanalyste Patricia Gherovici nous dit :
« Une des leçons les plus importantes que j’ai apprises ces dernières années en travaillant avec des personnes qui se définissent comme trans aux États-Unis est que pour eux le problème clé ne porte pas tant sur le genre que sur une question qu’il faut bien appeler de vie ou de mort [...] Ce qui est en jeu, c’est moins la fluidité du genre que de pouvoir trouver une manière d’être, une façon d’exister (6). »
La House, un espace artistique permettant une sublimation
Comme discipline artistique, la danse opère un processus sublimatoire de déplacement subjectif. Elle permet de transformer la pulsion dans une création artistique, esthétique et partageable. Elle inscrit le mouvement dansé, dans un langage, exprimé par le corps, qui surgit de l’individuel pour le porter au collectif et être situé dans le champ culturel.
La psychanalyse, depuis son invention, s’est intéressée au processus de subli- mation. Dans un article de 1908 intitulé « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes » Freud nous donne une définition de ce qu’il appelle « capacité de sublimation » :
« On appelle capacité de sublimation cette capacité d’échanger le but qui est à l’origine sexuel contre un autre qui n’est plus sexuel, mais qui est psychiquement parent avec le premier (7.).. »
Dans l’Éthique de la psychanalyse (1959-1960), Lacan en donne une théorie : « La sublimation élève un objet à la dignité de la Chose, il s’agit donc d’un acte symbolique permettant l’accès à une jouissance (8). »
C’est bien ce processus qui est à œuvre dans la performance artistique du Voguing. À titre d’exemple, un mouvement répétitif a arrêté plusieurs fois mon regard et mon attention. Il est dansé par tous les vogueurs, quelle que soit la scène interprétée. Quel est-il ? Quelle est sa signification ? Peut-il être écouté au plan de l’inconscient par le psychanalyste ? Les Vogueurs appellent ce mouvement le Death Drop, ou le Dip, en français « Chute mortelle », c’est une figure de danse connue des Drags Queens qui consiste à tomber sur le dos, une jambe repliée en croix, une autre tendue en l’air de façon théâtrale.
J’ai interviewé un danseur sur ce mouvement particulier, sur le sens de cette chute qui intervient à la fin d’une série de mouvements dansés à l’extrême opposé, dans laquelle le corps semble soudain vouloir s'élever vers le ciel, mains et bras tendus après avoir fait des pas en position génuflexée, le corps se redresse enfin pour finalement chuter spectaculairement. Pour ce danseur, cette chute parle de la fin d'une histoire. En effet, voguer, c’est raconter une histoire, le Dip en est le point final. Mais, pour lui, il y a une signification plus profonde de cette chute, il s’agit de déposer ses traumas, ses insécurités, ses failles, ses vulnérabilités. Il parlait de pouvoir déposer à terre, lors de cette danse, les violences qu’il avait subies dans son histoire. Il semble que cette performance dansée représente le parcours de vie d’un sujet dansant qui, malgré les traumas et les « chutes », arrive à se relever, parfois très fragilement, pour continuer sa vie. Le moment qui compte est celui de la reconnaissance du public de la « House » qui regarde, entend, applaudit et reconnaît ce parcours dansé qui est aussi l’expression d’un parcours de vie. Dans cette opération, que l’on peut appeler de sublimation, un déplacement subjectif va se faire par la création d’une œuvre.
Le rôle de la « House », ici, est essentiel dans sa dimension de structure symbolique.
La House, un espace de revendication politique
Lors des balls, les Vogueurs vont, selon les catégories de danse, interpréter des personnages sur des modèles sociétaux dont ils sont pour la plupart exclus : la mannequin de mode, l’homme d’affaires, le sportif, la diva du cinéma, le garçon hétérosexuel. La danse va permettre de performer à la fois les codes sociaux et genrés et de les agencer autrement.
Le documentaire Paris is Burning, réalisé entre 1985 et 1990 par Jennie Livingston, décrit en profondeur la vie des « houses » et des « Balls Rooms » de New York et nous montre tout cela.
Il s’agit de séquences dansées et d’entretiens avec les vogueurs, drags, travestis, jeunes homos latinos et noirs qui mettent en lumière la précarité sociale, la misère, le recours, pour vivre, à la prostitution, la vie dans la rue et ses dangers, l’usage de drogues. Dans ce documentaire, l’un des travestis dit :
« Dans la vie, tu ne peux pas trouver de boulot de cadre à moins que tu n’aies reçu une bonne éducation et les opportunités. Si tu n’es pas un cadre, c’est à cause des divisions sociales. C’est dur pour les Noirs de s’en sortir et ceux qui s’en sortent sont généralement hétéros. Dans la salle de “ball”, tu peux être ce que tu veux. Tu peux être qui tu veux. Tu n’es pas vraiment un cadre, mais tu ressembles à un cadre (9). »
Judith Butler s’intéresse au Voguing dans son ouvrage Ces corps qui comptent : de la matérialité et des limites discursives du « sexe ». Pour elle, les danseurs réalisent, au travers de leurs chorégraphies, un déplacement dans les champs sociaux, genrés et raciaux, dans lesquels ils sont assignés par la société, pour opérer un déplacement politique. Pour Judith Butler, le Voguing, n’est pas de l’imitation de genre, il n’exprime pas un désir de correspondre ou d’imiter, mais il est une performance qui permet d’habiter différemment les genres, de les parler autrement, de les faire vivre, sortis de leurs contraintes sociales et biologiques (10).
Performer les genres
Vinii Revlon, « Father » de la House Revlon à Paris, a un statut reconnu de « Legend » dans le Voguing, le premier en France. Il est d’origine franco-congo- laise. Dans un entretien enregistré aux Ateliers Médicis, il est interviewé par la chorégraphe Bintou Dembélé qui lui demande : « Quelle est ta langue ? »
« Ma langue c’est le Voguing [...] Le Voguing me définit, je peux aller chercher ma fémi- nité comme mon côté masculin, le Voguing qui est une danse ultra féminine à renforcer mon côté masculin, ça a été étonnant pour moi quand j’étais petit j’étais très efféminé, cette danse est venue chercher mon côté masculin (11) »
Les apports de la psychanalyse lacanienne, notamment à partir des formules des sexuations permettent d’éclairer davantage ces problématiques en ce que le biologique est dépassé pour définir l’appartenance à un sexe et que cette défi- nition se fait plutôt à partir des modes de jouissance du sujet parlant. En effet, comme nous le dit Gisèle Chaboudez, la psychanalyse depuis longtemps :« a annoncé que le sexe psychique, comme choix involontaire et inconscient, ne dépend pas totalement du sexe anatomique, et qu’il répond de telle ou telle façon, en y objectant plus ou moins, à ce qui est imposé par les discours et le désir de l’Autre (12)».
De même, dans son ouvrage Lacan presque queer, Markos Zafiropoulos répond sur la place du fantasme dans la psychanalyse lacanienne, plutôt que de soutenir le concept de « différence des sexes » :
« Dans le séminaire l’Éthique de la psychanalyse, l’opposition principale n’étant plus masculin/féminin, mais Chose/Phallus ou Moi idéal... et ceci vaut pour tous les sujets hétérosexuels ou lgbtqia+, la cage peut-être la plus prégnante n’est donc pas celle de l’épistémologie binaire de la différence des sexes, inscrite dans la culture que celle du fantasme refermé par le sujet sur lui-même (13)... »
1. J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage » (1956), dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 321.
2. J. Lacan, « Note sur l’enfant » (1969), dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001.
3. C. Regnault, Voguing and the house ballroom scene of New York City 1989-1992, Londres, Éditions Soul Jazz Books, 2011.
4. Ibid.
5. F. Beck, J.-M. Firdion, S. Legleye, M.-A. Schiltz, Les minorités sexuelles face au risque suicidaire, Acquis des sciences sociales et perspectives, Saint-Denis, inpes
6. P. Gherovici, Transgenre. Lacan et la différence des sexes, Paris, Éditions Stilus, 2021.
7- S. Freud, « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes » (1908), dans La vie sexuelle, trad. D. Berger, J. Laplanche, Paris, Puf, 1997.
8. J. Lacan, Le Séminaire, Livre vii, Éthique de la psychanalyse (1959-1960), Paris, Le Seuil, 1986.
9. J. Livingston, Paris is Burning, Miramax Films, 1990 (78 minutes).
10. J. Butler, Ces corps qui comptent : de la matérialité et des limites discursives du « sexe », trad. C. Nordmann. Paris, Éditions Amsterdam, 2009.
11. B. Dembélé, Palabres – Épisode 2 : Voguing avec Vinii Revlon, Ateliers Médicis, 2020 (52 minutes).
12. G. Chaboudez, « Paul B. Preciado. Je suis un monstre qui vous parle. Rapport pour une académie de psychanalystes », Figures de la psychanalyse, n° 40, 2020/2.
13. M. Zafiropoulos, Lacan presque queer, Toulouse, érès, 2023.
© Bellota Films - La Gaïété Lyrique
Ballroom, danser pour exister
Keiona Mother of House of Revlon

© Bellota Films - La Gaïété Lyrique
Keina Mother of House of Revlon
Lutter contre les racismes
Le Voguing est un mouvement politique inscrit dès ses origines dans les luttes contre les racismes, les discriminations et pour l’égalité des droits, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. La question du racisme et de ses effets notamment chez les sujets, issus des anciennes colonies, des émigrations, est parfois insuffisam- ment prise en compte par la psychanalyse. Pourtant, Lacan avait ouvert le travail sur cette question. Pour lui, le racisme peut s’analyser à partir de la jouissance du sujet. La jouissance suscite la haine, la haine de la jouissance de l’autre comme de sa propre jouissance. L’entente entre des régimes de jouissance différents paraît impossible. Ainsi, à J.-A. Miller qui lui demande : « D’où vous vient par ailleurs l’assurance de prophétiser la montée du racisme ? Et pourquoi diable le dire ? », Lacan répond :
« Parce que ce ne me paraît pas drôle et que pourtant, c’est vrai. Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où des fantasmes, inédits quand on ne se mêlait pas(14). »
Par le fait de se mêler, Lacan dénonce le colonialisme ou le postcolonialisme et le désir d’occidentaliser la jouissance de l’autre, de l’immigré, voire de lui proposer un universalisme occidental, au nom du souverain « bien ». Il poursuit :
« Laisser cet Autre à son mode de jouissance [...] on ne pourrait le faire que si depuis longtemps on ne lui avait pas imposé le nôtre, on pourrait le faire si les choses n’en étaient pas au point qu’il n’y a plus qu’à le tenir pour un sous-développé(15). »
Pour le psychanalyste, que ce soit sur la question du genre ou sur celle du racisme, il lui est demandé d’accueillir le sujet en analyse comme un être parlant, situé dans une histoire, un temps, une culture, une langue, une société, un contexte social et politique, un ou plusieurs genres et d’écouter un désir singulier.
14. J. Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 534.
15. Ibid.
Pour conclure avec Lacan, Foucault et Freud
Dans sa « Note sur l’enfant », Lacan prend acte de l’échec des « utopies communautaires » du fait d’un élément de structure irréductible, qui les entrave, à savoir la fonction de « résidu » : il nous dit : « c’est la famille conjugale qui soutient cette fonction dans l’évolution des sociétés(16) ». Ainsi, on ne peut se passer de la famille, il y aura toujours un reste.
La famille du Voguing, la « House », est structurée, il est vrai, sur un principe communautaire, les foules de personnes noires, homosexuelles, trans, drag qui y sont rassemblées. Cependant, cette famille ne se définit pas comme « l’utopie communautaire » dénoncée par Lacan, utopie dont il nous rappelle qu’elle ne peut qu’échouer. La « House » ne repose pas sur la croyance d’une famille recréée parfaitement dans laquelle il n’y aurait pas trace de ce que Lacan nomme le « résidu ». Bien au contraire, elle fait place à l’histoire de la famille d’origine du sujet pour la retravailler dans un mouvement artistique dansé.
La « House » du Voguing serait à situer, à ses origines, davantage, du côté d’une « hétérotopie » au sens de Michel Foucault. C’est-à-dire comme un espace autre, tiers, séparé des organisations sociales traditionnelles. Foucault concevait les hétérotopies comme des espaces que l’on réserve à certaines catégories de la population dont on considère que l’état et le comportement s’écartent « par rapport à la moyenne ou à la norme exigée », par exemple les prisonniers ou les fous. La « House » est un espace alternatif qui va rassembler des minorités exclues du social pour faire advenir, par une performance dansée, une critique des normes sociales traditionnelles.
Les « Balls Rooms » qui sont issus de ces « Houses » organisent un temps particulier de rencontres dansées qui va venir refléter, contester, réorganiser les normes sociales dominantes de pouvoir et de genre. Dans cet espace, la question du désir est ouverte et encouragée à s’exprimer et à se manifester. Aujourd’hui, cet espace tiers est ouvert à toutes celles et tous ceux qui se sentent proches des valeurs transmises par le Voguing, comme la solidarité et le respect des diffé- rences. Chacune et chacun peut venir participer à un Ball Room. Ainsi l’espace tiers foucaldien est aujourd’hui ouvert à d’autres foules.
Dans les questions que la subjectivité de notre époque adresse à la clinique psychanalytique, notamment celles de genres et de transidentités, il nous faut, à la suite de Freud, entendre que nous avons à penser une clinique du cas comme toujours singulière et accepter de bien vouloir renoncer à un échafaudage, pensé comme universel, qui pourrait faire manquer, par fausses certitudes, le bâtiment principal.
16. J. Lacan, « Note sur l’enfant », op. cit.
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