Métamorphoses des corps chez Edi DUBIEN
Figures d’une autre adolescence ?
Intervention de :
Marc Antoine BOURDEU
Psychanalyste
Membre d’Espace Analytique
« Le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position…c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède ».[1]
Mon travail de recherche s’appuie sur les possibles articulations entre Art, Danse et Psychanalyse. J’organise des Rencontres depuis 2017 sur ces thèmes à Espace Analytique, association psychanalytique, dont je suis membre, en invitant des artistes, des chorégraphes, des chercheurs à venir dialoguer cette intersectionnalité avec la psychanalyse.
J’ai souhaité présenter le travail d’Edi DUBIEN aujourd’hui dans cette journée consacrée à la politique des corps car son œuvre met en lumière un monde fragile et la vulnérabilité de ses habitants.
A travers ses dessins, ses peintures et ses sculptures, il donne une place singulière aux êtres les plus fragiles : les enfants, les adolescents, les animaux, mais aussi toutes les formes de vie que notre monde contemporain tend parfois à reléguer à ses marges.
L’expérience artistique qu’il propose est profondément autobiographique, presque autofictionnelle. Mais à travers les métamorphoses des êtres qu’il peint ou sculpte, son œuvre déborde largement l’histoire personnelle. Elle vient nous parler et parfois même nous regarder, dans la singularité de nos propres histoires.
C’est cela qui a motivé la rencontre riche et très intéressante que nous avons eue l’an dernier, lorsque Edi DUBIEN était venu dialoguer autour de son travail.
Je souhaite ici le remercier chaleureusement pour la confiance qu’il m’accorde en me permettant d’évoquer aujourd’hui, devant vous, certains aspects de son parcours personnel et artistique tels que je les ai entendus résonner.
Pour entrer dans l’univers d’Edi DUBIEN, je propose de suivre l’un des fils qui traverse son œuvre : celui des métamorphoses des corps adolescents qu’il dessine.
[1] Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein » – Paris, Seuil, 2001, p.193
I - Rêver l’adolescence, entre gravité et désir d’envol
Edi Dubien artiste contemporain peint, dessine et sculpte depuis plus de quinze ans. Il a aujourd’hui acquis une reconnaissance nationale et internationale. Il est exposé régulièrement dans les institutions culturelles, ses œuvres ont rejoint les collections permanentes des musées nationaux : Centre Pompidou, musée de la Chasse et de la Nature, Musée d’Art Contemporain de Lyon et bien d’autres.
Il a une exposition personnelle qui a commencé cette semaine chez son galeriste Alain Gutharc à Paris. Le nom de l’exposition est Comme un Oiseau.
Avant d’entrer dans l’univers d’Edi DUBIEN, j’ai voulu rappeler le nom de quelques-unes de ces œuvres qui vont nous plonger dans les questions qu’il travaille :
« Je n’ai plus peur de toi ; Pinocchio et transition ; Des rêves qui parlent ; L’aube de mon corps ; Voir clair dans les champs blancs où vont les renards ; Les cœurs envolés ; Un monde qui s’écroule. »
La question de la métamorphose traverse l’ensemble de son travail, en particulier dans ses représentations d’adolescents :
L’adolescence est parfois décrite comme une mue, à la manière de certains animaux qui changent de peau.
Mais ce que semblent explorer les figures adolescentes d’Edi DUBIEN relève plutôt de la métamorphose : un mouvement plus profond où quelque chose du sujet se transforme tout en gardant la mémoire de ce qui a été.
Les corps semblent suspendus entre deux états, le bas plongé dans une masse sombre et le haut voulant s’élever jusqu’aux nuages.
L’effraction du sexuel dans le corps est perceptible dans l’œuvre, toujours associée à un désir d’évasion.
Les visages graves nous rappellent l’angoisse inhérente à la rencontre avec l’autre.
Ou bien, serait-ce la mort de l’enfance qui génère cette gravité ? pour reprendre les mots de Françoise Dolto.
La tristesse de l’enfant est perceptible laissant doucement penser qu’une rencontre avec une douleur s’est faite bien trop tôt pour lui.
Mais ce désir d’envol laisse aussi entrevoir une possibilité d’affranchissement.
Dans le chapitre 3 des Trois Essais sur la Vie Sexuelle, intitulé « Les métamorphoses de la puberté » Freud indique[1] :
« L’une des réalisations psychiques les plus importantes mais aussi les plus douloureuses de la période pubertaire est l’affranchissement de l’autorité parentale [… »
Parfois le lien d’attachement ne s’est pas suffisamment constitué ou bien s’est défait bien trop tôt pour qu’un affranchissement puisse opérer.
Là où l’affranchissement est possible, il peut se faire par la rencontre avec l’altérité, un autre corps, ou bien avec une production artistique.
L’adolescent peut y puiser les mots des éprouvés du corps, des émotions, des situations, qu’il reconnait dans une œuvre, mais qu’il ne sait pas encore nommer.
A propos de son film Métamorphoses, transposition du livre d’Ovide, le réalisateur Christophe Honoré déclare :
« L’adolescence est ce moment où parce que on a croisé quelqu’un ou une œuvre d’art, ou un ami, on se dit soudain qu’on va devenir autre. »
Parfois, pour certains autres adolescents, l’affranchissement se réalise au contact de la nature ou d’un animal.
Cette rencontre avec la faune et la flore résonne particulièrement avec l’œuvre d’Edi DUBIEN, pour qui la forêt et ses animaux ont joués le rôle d’un espace tiers.
C’est à ce moment particulier du devenir autre, qu’Edi DUBIEN nous convoque autour du regard de ces œuvres.
L’enfance y est vue au travers de personnages de contes qu’ont rencontré tous les enfants : l’ours Colargol, Blanche Neige, Pinocchio, Bambi.
Ils sont représentés en peluches oubliées, dans un coin, abimées, un peu au rebut, laissées à l’abandon, à qui Edi DUBIEN donne une nouvelle naissance.
Ses dessins nous invitent à entrer dans une forêt mystérieuse et enchantée, un bois tranquille et sombre, à la rencontre d’êtres fantastiques et d’animaux, vivants, entre métamorphose et hybridation.
Les corps sont androgynes ; les animaux, eux, offrent un regard souligné de maquillage, ils portent des accessoires vestimentaires comme : des escarpins, des tutus, des diadèmes.
Un peu comme un enfant aurait joué à se déguiser avec des vêtements trouvés dans une vielle malle, abandonné dans un grenier.
Ils nous transportent dans un rêve où les frontières entre les espèces s’estompent où une métamorphose se prépare.
Dans cette forêt enchantée et sombre, nous ressentons une tension. La perte, l’angoisse, la solitude et peut être la mort, semblent transparaitre dans les yeux clos de ces adolescents.
Comme si, peut-être trop tôt, avait surgit une vérité silencieuse ou bien la sidération d’une violence éprouvée dans la chair de l’enfant.
Une gravité profonde traverse l’œuvre d’Edi DUBIEN. Il nous fait cheminer entre beauté et profondeur comme dans une rêverie éveillée.
Lors de son exposition S’éclairer sans fin au musée de la Chasse et de la Nature, Edi DUBIEN, avait installé un papier peint constellés de têtes de mort.
Ce mémento mori : N’oublie pas que tu vas mourir est à entendre pour Edi DUBIEN, du côté du cycle de la vie et de l’impermanence des choses. La mort est porteuse de transformation et de métamorphose telle qu’on la rencontre dans la nature.
Avec ses têtes de mort il nous rappelle à la vulnérabilité et la fragilité de nos états, et, au passage du temps sur nos corps. Un rappel à notre finitude à laquelle nous ne voulons pas croire.
« Personne, au fond, ne croit à sa propre mort...dans l’inconscient, chacun est persuadé de son immortalité ».[2]
L’intéressant de la métamorphose est dans la mémoire de l’état ancien, elle transforme et produit souvent un reste, parfois c’est une peluche abandonnée dans le recoin d’une chambre d’adulte, souvenir d’un autrefois qui a existé.
Les adolescents d’Edi DUBIEN reflètent la difficulté de s’être incarné dans un corps non désiré, puis traversant l’expérience de la métamorphose, ils renaissent pour se construire à nouveau, soutenu par un désir de vivre, dans un souffle, dans un corps choisi.
Il y a dans toute métamorphose une traversée, une odyssée dont après un long voyage on reviendra changé mais avec la mémoire de ce qui fût.
[1] Sigmund Freud, Trois Essais sur la Vie Sexuelle, 1905, trad. J Laplanche et J.B Pontalis, Paris, Gallimard, 1962, p. 151-152, Chap. « Les métamorphoses de la puberté »
[2] Sigmund Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915) dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p.26.
II La Métamorphose une traversée pour se reconstruire
« J'entreprends de chanter les métamorphoses qui ont revêtu les corps de formes nouvelles. »[1]
Dans les métamorphoses Ovide, la nymphe Daphnée, après une course effrénée pour éviter un viol, fuie Appolon. Elle implore les dieux de la sauver, ceux-ci apitoyés la métamorphose en arbre, un laurier. Ce nouvel état la sauve d’une rencontre à laquelle elle ne consent pas.
D’un idéal poursuivi par Appolon et jamais atteint ne restera que quelques feuilles de laurier, tressé en couronne, pour symboliser une victoire ou ceindre le front du poète.
Une feuille de « l’or y est » vient symboliser le reste.
L’histoire de Daphné et d’Appolon vient illustrer le concept de sublimation de Freud :
« La sublimation est le processus par lequel l’énergie des pulsions sexuelles est dérivée vers un autre but, non sexuel et socialement estimé ».[2]
Tout comme Daphné trouve un refuge dans l’arbre, Edi DUBIEN se réfugie dans la forêt de son enfance.
Cette enfance a été plus que traumatique : né dans un genre assigné, rejeté dans la toute petite enfance, soumis à la violence et aux coups de l’adulte.
C’est auprès des animaux de sa forêt, qu’Edi DUBIEN se retrouve. Un lieu sûr, un espace où reposer un corps qu’il vivait, alors, comme un « travesti ». Un espace où réfléchir à sa métamorphose, étendu dans les herbes auprès des oiseaux.
[1] Ovide, les Métamorphoses, Livre 1, v. 1-2, trad. G. Lafaye, Paris, Les Belles Lettres.
[2] Sigmund Freud, Trois Essais sur la Théorie Sexuelle (1905), op.cit., et « Pulsions et destins des pulsions » (1915), dans Métapsychologie, Paris, Gallimard.
C’est le sens de sa peinture des jeunes adolescents, dont le corps est enroulé dans une feuille de lierre ou de fougère. Les végétaux les entourent de leurs branchages comme pour les accueillir et les protéger, d’une violence, ou d’une prédation, celle de l’adulte.
Lors de notre rencontre à Espace Analytique l’an dernier, Edi DUBIEN s’était confié à propos des maltraitances qu’il avait subi dans sa famille, depuis sa petite enfance jusqu’à sa fuite de la maison à 17 ans.
Il subissait régulièrement la violence de son père, tout comme sa mère et son chien. Son chien qui était le compagnon de vie de la grande solitude dans laquelle il se trouvait alors. C’est au fond de sa chambre d’enfant que le chien et lui se consolait des coups reçus.
Parfois dans ses dessins apparait un jeune garçon qui ouvre la bouche d’où sort une matière étrange, une sorte de nuage ou de fumée blanche.
Cette fumée blanche est un cri silencieux suspendu.
Il dit :
« On a ignoré ma parole, on pouvait l’entendre sans l’entendre, elle pourrait déranger… Je fais parler mes personnages, c’est l’enfance blessée que j’évoque, cette « chose » qui sort de mes dessins c’est un cri, c’est un cri pour la vie ».
III Du cri aux larmes : transformer la douleur
Photo 3 garçon cri
Ce cri d’Edi DUBIEN cherchait une adresse, un lieu où sa voix pouvait être entendue, un être à qui l’adresser, là où il n’y avait que le silence.
Un cri qui cherche un regard, le nôtre surement, là où celui d’avant était vide, absent, comme mort. Son cri pour la vie comme il dit, n’est-ce pas celui de l’enfant qui vient au monde signifiant sa présence et son désir de vivre en appelant l’autre. Un cri pour une nomination là où l’adulte n'a pas pu l’inscrire.
Un cri qui cherche à être entendu.
« Qui entend ce cri que nous n’entendons pas, à qui s’adresse-t-il ? »[1] demandait Lacan en faisant référence au tableau de Munch.
Ce cri indique un point indicible dans le corps. Car pour dire ce qui a fait trauma, il faut parfois inventer un langage capable de parler de ce qui s’est inscrit dans la chair.
C’est de son art que se soutient alors la parole d’Edi DUBIEN, dans une langue singulière qui tente de dire ces traversées.
[1] Jacques Lacan, le séminaire « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse »
1964-1965, Leçon du 17 mars 1965, Seuil
Après le cri viennent les larmes.
Photo 4 barque
Ovide nous rappelle le chagrin et le deuil des Héliades, les sœurs de Phaéton, foudroyé par Zeus pour avoir osé conduire le char du soleil, provocant des cataclysmes sur la Terre.
Les sœurs pleurent de désespoir durant plusieurs mois au pied de son tombeau. Devant ce deuil qui ne peut trouver sa solution, Zeus les transforme en peupliers, sous l’effet de la métamorphose, leur douleur, leurs larmes se solidifient en gouttes d'ambre qui coulent au pied de l’arbre.
Il y a transformation et un reste, l’ambre.
Toute métamorphose laisse un reste.
La métamorphose des Héliades est une métaphore du travail de deuil, là où elles étaient figées dans leur chagrin, elles se transforment en arbre, symbole de la vie qui va reprendre avec le passage des saisons.
L’ambre vient signifier ce qui reste de ce travail. Les pleurs des Héliades.
Dans ses dessins, les larmes d’Edi DUBIEN tombent sur le sol et donnent naissance à la vie. Les oiseaux et les petits animaux viennent s’y désaltérer.
Les larmes de son enfance se métamorphosent alors en rivière, au bord de laquelle la vie reprend.
Sa sculpture barque est une arche de Noé dans laquelle il embarque tous les animaux de son enfance. Ses larmes bleues tissent un lien puissant entre lui et les êtres présents dans cette embarcation, pour les conduire vers une autre rive, une rive où la vie est possible.
Il nous dit :
« Mes larmes sont des larmes protectrices qui donnent la vie, plus que des lames de tristesse »
IV Remonter Des Enfers, Métamorphose d’un poète et d’un artiste.
Il n’y a pas de métamorphose dans le mythe d’Orphée sauf à penser qu’il s’agit de la grande métamorphose de la vie, depuis la naissance jusqu’à la radicalité de la mort.
Après avoir traversé les enfers et perdu Eurydice une seconde fois, en s’étant retourné et ayant regardé cet amour qu’il n’a pu re-gardé, Orphée remonte à la surface du monde.
Ovide nous dit :
Il s’assoit dans une prairie.
Il prend sa lyre et fait entendre son chant.
Alors les arbres ploient vers lui. Les animaux s’approchent et l’entourent.
Autour de son chant une communauté se forme.
Il n’est plus seul dans son chagrin et sa perte. Son lamento est entendu.
Orphée devient poète.
Edi DUBIEN est revenu des enfers pour laisser derrière lui l’enfance douloureuse et devenir un artiste au contact de la nature et dont les animaux sont devenus sa muse.
Il a connu deux naissances : la première en 1963 et la seconde en 2014, lorsqu’un jugement a modifié son état civil pour lui permettre d’être reconnu comme homme dans la société.
C’est lors de cette deuxième naissance que son travail artistique à commencer à être reconnu, quand son identité a correspondu au corps de son désir.
Il dit :
« Ni les coups, ni la culpabilité que se traîne chaque enfant mal traité ne m’a empêché de créer et de faire ma transition… »
Edi DUBIEN a rencontré une psychanalyste. Comme Orphée, guidé par Amour, Edi DUBIEN, soutenu par l’amour de transfert, a fait un long voyage avant d’arriver à sa décision de transition.
Il a dû retraverser beaucoup de territoires hostiles et menaçants de son histoire, et Cerbère, pour lui, s’est endormi à tout jamais.
Sa transition, intervenant au terme de son analyse, a permis une naissance à une création artistique reconnue.
Elle n’a pas asséché sa créativité, bien au contraire, son travail analytique, l’a plutôt autorisé, de lui-même, puis de quelques autres, à exercer son art.
Cette démarche était une nécessité vitale, un enjeu de survie psychique, presque biologique, dont l’issue fût de choisir la vie pour renaitre dans un autre corps.
A un journaliste il déclare :
« Le corps est important, j’ai été enfermé dans un corps pendant très longtemps ; je n’ai pu mener ma transition qu’a 50 ans, j’étais en prison, je ne me mettais pas au soleil, je n’ai jamais senti le vent sur mon corps… »
L’enseignement de Lacan, souvent articulé aux œuvres d’art, a ouvert un champ de pensée et de réflexions au cœur de notre contemporain.
« Il y a des normes sociales faute de toute norme sexuelle »[1] en reprenant cette affirmation de Freud, pour qui il n’y a pas de différence sexuelle dans l’inconscient.
Les portraits de ces jeunes adolescents, représentent ce que l’artiste n’a jamais cessé d’être dans son for intérieur, depuis sa toute petite enfance. Un récit onirique où la métamorphose des corps est centrale ; ils racontent une adolescence, qu’il n’a pas pu vivre en tant que garçon, empreinte de nostalgie et de solitude.
Vivre dans le corps qui correspond à ce qu’il a toujours été, a du fait de cette expérience, autorisé Edi DUBIEN à une prise de position forte, poétique et politique, contre la violence exercée sur les êtres les plus faibles et les plus vulnérables : pour lui, les enfants, les adolescents, les femmes, les êtres différents, les animaux et la nature.
[1] Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XX : Encore, Paris, Seuil, 1975
Iv L’art comme espace de symbolisation
Là où était la désolation, Edi DUBIEN, en effectuant un geste artistique, bien loin d’une préoccupation esthétique, a engagé un renversement de position, soutenu par une nécessité radicale de survie psychique pour rejoindre une autre rive qu’il a pu enfin atteindre.
Son travail artistique - en mettant des mots autour de la béance du trauma – tente d’élaborer une solution constructive et créative, relançant dans un souffle de vie son désir. Car c’était bien pour lui, question de vie ou de mort, raison essentielle de son engagement dans l’art.
Freud évoque les productions de l’artiste qui permettent l’ouverture à un possible remaniement subjectif par les voies de la création.
Ainsi l’œuvre artistique devient un compromis entre ce qui ne peut pas se dire et le partageable. L’artiste produit une œuvre, diffusée dans le public, qui circule, exposée au regard.
Il transforme ce qui a été exclu du discours, il nous donne à voir clair, il trouve un chemin et une langue pour parler du Réél dans sa dimension traumatique.
Le travail artistique d’Edi DUBIEN vient nous montrer qu’une transformation de la souffrance personnelle peut s’étendre plus largement et parler au plus grand nombre d’entre nous au travers de ces œuvres que nous pensons regarder mais qui en fait nous regardent.
En les regardant elles semblent venir nous inviter à la rencontre de nos propres métamorphoses.
A travers ces figures d’enfants, d’adolescents et d’animaux, l’œuvre d’Edi DUBIEN semble suivre un mouvement de transformation.
Les corps y traversent la gravité, la douleur, cherche un langage, le cri devient souffle et les larmes elles-mêmes se métamorphosent en source de vie.
Ce qui était resté silencieux dans l’enfance trouve une forme et une adresse, un lieu pour être entendu.
C’est peut-être à cet endroit que l’art et la psychanalyse se rencontrent.
L’art comme métamorphose du Réel
Photo 5 garçon coccinelle
Les métamorphoses dont parle Ovide sont des traversées qui transforment les êtres, en dépassant un état qui a été, pour renaitre autrement, en gardant mémoire de ce qui fût.
La mort d’Orphée nous conduit peut-être à cet endroit.
Massacré par les bacchantes, sa tête coupée tombe à la mer et dérive avec sa lyre jusqu’à Lesbos, l’île de la grande poétesse Sapho.
Ultime traversée d’Orphée où son désir va persister.
L’œuvre d’Edi DUBIEN semble suivre le mouvement d’Ovide : les larmes deviennent rivière, la douleur devient animal maquillé, l’enfance blessée se rêve dans une autre adolescence.
L’artiste nous montre qu’une autre destinée est possible à ce qui a fait douleur.
Pour conclure cette traversée, nous pouvons affirmer que l’art vient traiter quelque chose du réel et du trauma en produisant un objet.
A la question posée à Edi DUBIEN de savoir ce qu’il aimerait être dans une autre vie, si jamais la métempsychose existait, il répondait :
« Je ne sais pas on a tellement de belles choses à incarner. Un arbre, un renard, une coccinelle ou
une libellule… »
« Le poète fait la même chose que l’enfant qui joue : il créé un monde de fantaisies, qu’il prend très au sérieux, c’est-à-dire qu’il investit de grandes quantités d’affects, tout en distinguant bien ce monde du réel ».[1]
Peut-être est-il permis de penser également que dans une analyse, il pourrait y avoir métamorphose d’une mauvaise rencontre qui a été, et qui viendrait alors s’inscrire autrement du côté du désir, pour le sujet de l’inconscient.
[1] Sigmund Freud « Le poète et l’activité du fantasme », (1908), L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p.35
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